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Biographie

Nous tirerons la biographie de Jean-Louis Boussingault du remarquable livre de Michel Charzat, "La Jeune Peinture Française, 1910-1940", paru aux Editions Hazan en 2010 (pour l'acheter, cliquez ici:

"Jean-Louis Boussingault (1883-1943) a tout fait pour décourager la fortune. Obstiné, solitaire, il y est parvenu, restant dans l'ombre de ses deux amis (André Dunoyer de Segonzac and Luc-Albert Moreau). Pourtant la vie l'avait fait naître sous une bonne étoile : une famille patricienne au nom auréolé de la gloire du grand-père, l'illustre chimiste ami de Pasteur ; un père haut-fonctionnaire qui ne contrarie en rien la vocation de son fils ; un service militaire dans le peloton des "dispensés" où il rencontre Segonzac. Au Salon des Indépendants de 1907, le jeune Jean-Louis s'affirme d'emblée. Nouvellement créé, le prix Bernheim lui échoit en guise de bienvenue pour un Nu au chapeau haut de forme, moderne Olympia d'une facture sombre et contrastée qui annonce la Bande noire. Le jeune artiste pose tellement en dandy que les chroniqueurs le distinguent au sein de la grande parade de la Belle Epoque. Jean Oberlé le décrit "superbe d'élégance et d'allure avec son nez aquilin, son visage aux larges méplats, ses beaux yeux et ses cheveux ondulés, fastueusement habillé d'étoffes". Il est du gratin snob qui fait la fête, prompt à se travestir en femme fatale à la robe rouge cerise pour le banquet organisé par Picasso en l'honneur du Douanier Rousseau. Il prolonge les soirées jusqu'au petit matin par des parties de poker d'as chez René Kerdyk, poète à ses heures et dernier des boulevardiers parisiens.

Dunoyer de Segonzac (debout) et Boussingault (assis)

Le débutant Boussingault est un dessinateur habile à camper le décor factice de la fin d'une époque. Son trait le situe d'abord en Toulouse-Lautrec et Bonnard comme le montre un Souvenir de Maurice-Bar à Montmartre daté de 1905. Recommandé par Desvallières, il collabore au Témoin d'Iribe et à la Shéhérazade de Cocteau et Bénouard. Après avoir illustré un des articles de Poiret, il en devient un des familiers, bientôt l'un des décorateurs avec Dufy et Fauconnet. Son association avec le mécène à pour point d'orgue une toile au format imposant, en forme de fresque, destinée à orner les nouveaux salons du couturier. Au terme de trois années de travail, il présente au Salon d'automne de 1913 Le Pesage qui stylise, avec esprit, le gotha des bars à la mode et du turf, l'univers des élégantes qui se balancent sur une escarpolette, la silhouette des amazones. La forme qui combine le cubisme et un hiératisme non exempt de maniérisme, contribue au succès. Pensez donc : Picasso et Piero della Francesca habillés par Poiret !


" Une récente rétrospective du Musée des Arts Décoratifs a révélé au grand public les dimensions de Boussingault, enlevé en plein talent par une mort prématurée. Qui l'aurait cru, en fait, aussi grand ? " (Bernard Dorival, Paris,1944)


Sa peinture de chevalet qu'il expose avec celles de Luc-Albert Moreau et de Segonzac en 1910 chez Barbazanges est moins appréciée. La manière austère de la Bande noire ne correspond pas encore au goût des amateurs. Illustrateur de la high life, Boussingault reste prisonnier de son emploi. Une photographie prise par Valdo-Barbey qui séjourne avec lui en Egypte fixe l'image d'un gommeux, casqué de blanc et guêtré de cuir. C'est en juin 1914 ; quelques semaines plus tard, il change de casque. Blessé en Belgique en septembre 1914, il rejoindra Segonzac à la section du Camouflage le la 3ème armée. De la guerre, il n'est pas sorti indemne. Après un mariage désatreux et une crise morale, le dandy se transforme en mysanthrope, vivant reclus dans son atelier triste proche de la place Victor Hugo à Paris. Il a continué quelques temps à hanter les bars. De chez Footit, rue Montaigne, où le légendaire clown immortalisé vingt ans plus tôt par Toulouse-Lautrec s'était reconverti en barman, il a contracté l'habitude de remonter les Champs-Elysées. Il va en donner une série de planches qui le classent parmi les grands illustrateurs de la période. Revenu à la lithographie de ses années d'apprentissage, il met au point ses "manières noires" sur pierre lithographique et produit une oeuvre d'illustrateur, d'autant plus recherchée des bibliophiles qu'elle est rare. Pour l'essentiel, il s'agit de tableaux de la vénerie et des courses, d'images du Vieux Paris (Léon-Paul Fargue), de commentaires d'
Amants, Heureux Amants de Valéry Larbaud et du Spleen de Paris de Baudelaire, son poète préféré.

De retour à la vie civile, Boussingault a traversé une période de remise en cause, détruisant beaucoup plus de toiles qu'il n'en réalisait. Puis, compensation à sa difficulté d'être, sa peinture devient un hymne au bonheur et à la bonne vie qui se sont esquivés. Dans la décennie vingt, la palette de Boussingault reste sobre avec des dominantes de bruns et d'ocres. Ses toiles, solidement construites et amplement ordonnées, sont magnifiées par une matière onctueuse. Il ne s'intéresse ni aux paysages comme Segonzac, ni aux damnés de la chair comme Moreau, mais à ses contemporains représentés dans leur ambience quotidienne. De cette époque date un Rendez-vous des chasseurs, une Femme se coiffant (1926), une Femme au bonnet orange, une Violoniste (Ginette Neveu), oeuvres baignant dans une atmosphère vaporeuse qui adoucit la rudesse du style.


Certaines natures mortes comme ces chaussures et cet éventail jeté négligemment sur un guéridon rappellent qu'il reste sensible au monde élégant. Du dandysme d'avant-guerre, "l'ours Boussingault" conserve sa prédilection pour les êtres distingués et les objets de luxe. Dans les années vingt, sa participation au groupe des peintres de la Galerie Marseille lui permet tout juste de maintenir son rang. Dans les années trente, sa peinture va s'épanouir, voluptueusement (...) A la saveur de la matière répond le chromatisme porté à l'incandescence de ses jaunes et de ses orangés. Désormais la lumière parait émaner d'une pâte d'autant plus épaisse que la gamme chromatique s'est ensoleillée. Le peintre du Pesage excelle à rendre, par une multitude de touches entrecroisées, la pulpe des fruits,la vibration des carnations, la bigarrure d'un corsage. Il est, avec Desnoyer, le diariste de la femme des années trente dont il stylise l'allure élégante, svelte et sportive. Son hymne à la bonne vie, confortable et de bon goût, trouve un prolongement dans l'alegresse de ses gouaches. Une Table servie peinte en 1941 évoque par sa composition certaines oeuvres des années quarante de Matisse.
Ses décorations pour le foyer du Palais de Chaillot - l'Arlequin, le Pierrot, la Colombine de La Comédie italienne (1937) - et une fresque pour le musée de la Guerre confirment le caractère ornemental de son art.



Boussingault le tourmenté a repris confiance, soutenu qu'il est par une nouvelle génération de collectionneurs. Au début de la décénnie quarante, un feu d'artifice de plusieurs centaines d'huiles et de gouaches, une gerbe de bouquets de fleurs, constitue un accomplissement de l'oeuvre. Devenu, selon Segonzac, "presque heureux", Boussingault disparaît en mars 1943, peu avant la grande retrospective du musée des Art décoratifs de Paris (mars-avril 1944) qui allait lui rendre justice. C'était top tard ou trop tôt !"

Michel Charzat, "La Jeune Peinture Française, 1910-1940", paru aux Editions Hazan en 2010
Pour l'acheter, cliquez ici
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Bernard Dorival : Les étapes de la Peinture Française contemporaire (Tome Troisième) - Depuis le cubisme 1911-1944 - Gallimard, Paris, 1946


Dorival peu porté sur la flatterie compose ici un portrait artistique rempli d'admiration et de regrets. Pour qui connait ce critique, peu porté sur le compliment de complaisance, c'est d'une rareté notable. La rétrospective du Musée des Arts Décoratifs de mars-avril 1944 (du 10 mars au 23 avril 1944, NDLG*) offre un spectacle d'une diversité dans le talent et l'esprit, qui désole le critique écrivain quand elle suit une mort qui apparaît alors autant prématurée que révélatrice. L'engouement du public et de la critique pour cette exposition fut considérable. Malheureusement pour la postérité de l'artiste, elle précède de très peu des évènements de portée si considérable (la libération de Paris et de la France) qu'ils occulteront durablement cet évènement artistique.

"Une récente rétrospective du Musée des Arts Décoratifs a révélé au grand public les dimensions de Boussingault, enlevé en plein talent par une mort prématurée. Qui l'aurait cru, en fait, aussi grand ? Son caractère insociable, son dédain de la réclame, son éloignement des expositions, ses exigences intimes qui lui firent détruire tant de toiles, ne sont pas les seules causes de cette méconnaissance. L'habitude du langage qui voulait que l'on déclinât en quelque sorte les noms de Segonzac, de Luc-Albert Moreau et de Boussingault noyait en quelque sorte la figure de celui-ci dans l'ombre de celles de ses amis, celle en particulier de l'auteur des Canotiers sur le Morin (Segonzac NDLG*). Rien de plus injuste que cette confusion. Car si Boussingault partage les convictions néo-réalistes de ses camarades, tout, à l'intérieur d'une même esthétique, sépare son oeuvre des deux leurs : les thèmes, la technique et l'inspiration.

Ni martial comme Luc-Albert Moreau, ni paysan comme Segonzac, ce citadin, dont tant de lithographies célèbrent les Boulevards ou l'Avenue des Champs-Elysées et qui a laissé des gouaches si justement enlevées de Londres, n'a jamais peint de paysages : parfois un coin de nature et de nature très humanisée - de jardin, par exemple - apparaît au fond de ses toiles, mais c'est pour encadrer, et avec quelle discrétion ! les fleurs, les fruits, les gibiers, les poissons, qui en constituent le motif principal. Rien de vulgaire dans le choix de ce qui compose ses natures mortes : les raves et les choux, chers à Segonzac, n'arrêtent pas les regards de ce raffiné, qui, plus encore que sur les objets de luxe, aime à les attarder sur les femmes, Parisiennes élégantes dont il rend à merveille la distinction parfois frelatée et les grâces souvent douteuses. Ainsi vivait encore dans la peinture de Boussingault Le Boussingault d'il y a trente ans, l'ami de Poiret et de Paul Iribe, qui s'était plu, à la veille de l'autre guerre, dans ce demi-monde épanoui d'alors, pour y trouver ce je ne sais quoi d'artificiel et de faux, qui sonne plus vrai pourtant et plus authentiquement humain que bien d'autres spectacles, et dont l'illustration permet d'atteindre à un style trépidant d'une résonance profonde et rare.

Ce Boussingault nerveux et tendu sous des airs de dandy frivole s'aperçut vite, au lendemain de l'autre guerre, que les sujets, si propres soient-ils à porter vers le style, ne peuvent cependant en conférer un de parfait aloi : il ne naît que de la qualité intrinsèque de l'oeuvre. De là, la crise qu'il traversa alors, détruisant beaucoup de ses ouvrages, et n'épargnant que ceux où il jugeait avoir atteint l'objet de toutes ses recherches : la tenue - une tenue impeccable, hautaine, altière même. On ne s'étonnera donc pas qu'à cette époque sa palette n'ait porté que des couleurs sobres, un peu austères, ocres et bruns, que nacrent des gris blonds et que détendent quelques notes de rose et de bleu adoucis. La forme, très construite, affirme ses masses simples dans une atmosphère beaucoup moins enveloppante qu'elle ne le sera par la suite, et se laisse docilement introduire dans un jeu de rythmes évidents, insistants, très voulus. La ligne s'accuse avec ampleur, d'une souplesse qui n'exclut pas une belle sécheresse, riche en cadences simples, enveloppantes et saccadées tout ensemble, qui font penser à celles de la période ingresque de Renoir. La Violoniste pourrait bien marquer l'apogée de cette manière avec sa grâce si consciente et son style un peu crispé.

Mais déjà une langueur, une abondance, une volupté se dégagent de cette figure, qui annoncent que Boussingault s'engage dans d'autres chemins - voie royales qui le conduisirent à l'épanouissement de la cinquantaine : le démon de Midi fut son bon génie. Il reste, dans sa dernière manière, le dessinateur puissant et pur de l'époque précédente ; plus de rondeur dans le trait n'enlève rien au dessin de sa force, et, devant telles figures à la mine de plomb, l'on ne peut pas ne pas penser aux sanguines si pleines de Maillol. La lumière intervient aussi maintenant dans la création de la forme - lumière chaude et étouffée, ainsi que celle d'un après-midi d'août, et que l'on dirait volontiers sucrée et sirupeuse. Elle baigne les objets de sa fluidité épaisse, et loin de les désagréger, comme le faisait le jour acide et printanier des Impressionistes, en augmente la cohésion, la consistance, l'authenticité. En même temps, elle les modèle avec amour et sensualité, caressant surtout les carnations, qui palpitent sous cet éclairage, un peu comme celles des Femmes d'Alger (celles de Delacroix, pas de Picasso NDLG*) dans la pénombre du harem - et l'objet en reçoit toute sa rondeur et toute sa masse, revêtu de toute sa pulpe, que lui confère aussi cette lumière soyeuse. Exaltant et assourdissant tout ensemble les tons, elle modifia le chromatisme de Boussingault, qui se haussa et s'identifia. Les couleurs portées à leur saturation, ainsi que chez Gauguin dont l'influence est alors manifeste pour l'artiste, ont l'éclat opulentet sourd des fruits juteux à qui elles font penser. Des jaunes intenses voisinent avec des orangés d'une splendeur ensoleillée, à moins que le maître ne préfère marier des verts soutenus avec des roses fraise écrasée. A la saveur de ses tons contribue fort la qualité de sa pâte. Assez mince dans ses débuts, elle présente à la fin de sa vie une épaisseur et une densité qui évitent cependant cette lourdeur glaireuse dont Segonzac n'esquive pas toujours les dangers. Faite de mille touches fondues, la matière, très grasse, offre une surface grenue et lisse tout ensemble qui, elle aussi, évoque un beau fruit mûr.

Mais ces qualités proprement sensuelles ne nuisent en rien à celles, intellectuelles, dont avait témoigné la jeunesse de l'artiste. Mieux que par le passé, il possède l'art de la composition, et c'est merveille de voir comment il meuble les rectangles très oblongs qu'il affectionne alors pour ses natures mortes. On pense aux ordonnances, si magistrales dans leur simplicité, des dessus de portefaits par Chardin pour le château de Bellevue. C'est que les oeuvres de Boussingault offrent un caractère décoratif incontestable, où des cernes entourent les formes, de façon à créer les arabesques dont Gauguin avait tiré le parti ornemental que l'on connait. Bien que notre peintre n'ait exécuté que peu de décorations - celle qu'il fit pour la Palais de Chaillot est la plus célèbre - toutes ses toiles de chevalet accusent un caractère décoratif réconfortant : elles sont vraiment faites pour orner un mur.

Mais elles le sont aussi pour dispenser un peu de joie dans nos tristes intérieurs. Les dernières oeuvres de Boussingault sont un hymne au bonheur de vivre. Sans doute y reste-t-il sensible à cette aristocratie parfois un peu morbide que dégage le spectacle du monde élégant, et flaire-t-il dans la société contemporaine ce je ne sais quoi de frelaté que Manet avait humé dans celle du Second Empire, et Goya deviné autour des Majas et des Manolas du monde bourbonnien à la veille de son agonie. S'il donne, comme eux, du style à la vie moderne, c'est un style qui met en lumière sa lassitude décadente et son désenchantement. Sur la passion gourmande du maître pour les jolies femmes et les belles choses passe comme une ombre de tristesse, celle-là même de la jouissance blasée. Mais ce nuage, il faut le reconnaître, s'est fait de moins en moins opaque avec le temps. Le jeune homme Boussingault a pu être amer ; l'homme paraît au contraire tranquillement, joyeusement amoureux de la vie. Il ne dit plus que les fruits dorés des treilles, les crustacés encore humides de l'eau saine de l'océan, les gibiers, fééries de plumage, les fleurs surtout qu'il chérit d'autant plus qu'elles sont plus éclatantes, plus lourdes, plus pleines de vie, plus simples également, plus simplement nature. Si la production florale d'un Redon se place sous le signe de l'orchidée, celle d'un Manet sous celui de la pivoine, et celle d'un Van Gogh sous celui d'un tournesol, je mettrais volontiers un bouquet de zinias à la devanture de Boussingault fleuriste. Et ses femmes aussi deviennent des zinias, drus comme eux, épanouies comme eux, comme eux hautes de couleur et un peu pauvres de parfum - femmes étrangement modernes, dont il a su créer un type, et qui resteront peut-être pour la postérité l'image de la femme de 1930, comme celles de Renoir le sont pour nous de leurs grands-mères. Femmes en fleurs et fleurs épanouies définissent ainsi la dernière manière de Boussingault et donnent en quelque sorte le ton de cette oeuvre ivre d'alégresse. Est-ce pour être parvenu à la plénitude de son art, à force de tensions, d'efforts, d'exigences intimes, que Boussingault put connaître cette jeunesse à cinquante ans, et malgré les déboires de sa vie intime ? Il est permis de le penser. La leçon dans ce cas a une portée considérable, qui dépasse peut-être celle de la peinture de son ami Moreau."

* NDLG : Note De La Galerie