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Jean-Louis BOUSSINGAULT Ballerine / Danseuse Huile sur Toile, 1941
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Biographie

Jean-Louis Boussingault n'a pas été homme à rechercher honneurs, ni récompenses. La notoriété lui aurait sied si elle ne s'était accompagnée de considérations extérieures à son art profond. Il aura été marqué profondément par la boucherie de la première guerre mondiale qui le fera basculer de dandy mondain jouissant de la vie à mysanthrope désabusé dont la peinture sera l'exutoire de son mal profond. Pourtant, Jean-Louis Boussingault nait en 1883 sous des auspices favorables. Une famille bourgeoise, un grand-père chimiste reconnu, ami de Louis Pasteur, un père haut-fonctionnaire libéral dans les rapports qu'il aura avec lui. La vocation de Boussingault sera précoce sans que cela ne contrarie en rien les projets que son père aurait pu avoir pour lui. Il peut ainsi suivre les cours de l'Ecole des Arts Décoratifs de Paris et faire un apprentissage de lithographe. C'est en satisfaisant à ses obligations militaires qu'il fera une rencontre décisive en la personne d'André Dunoyer de Segonzac. Il suit avec ce dernier les cours de Luc-Olivier Merson à l'Ecole des Beaux-Arts, puis de Jean-Paul Laurens à l'Académie Julian, et de l'Académie de la Palette. A cette époque, Boussingault est une personne avenante, son trait proche de Bonnard et Toulouse-Lautrec (Souvenir de Maurice-Bar à Montmartre, 1905) en fait un dessinateur adroit évoluant dans l'univers mondain et demi-mondain de la capitale, univers qu'il capte avec recul, décontraction, humour et justesse. Il fréquente Montmartre et toute la population des peintres de la Butte. Il en partage les goûts, les espoirs, les fêtes, le rejet de l'académisme, mais pas la misère. Au contraire, son allure, ses habits, son élégance aisée, son dandyisme assumé contrastent quelque peu. Il est l'ami de nombreux montmartrois dont Picasso, se travestissant en femme fatale au banquet que celui-ci organisera en l'honneur du Douanier Rousseau. Durant l'été 1906 il est avec Segonzac et Luc-Albert Moreau à Saint-Tropez, et fait partie du groupe de résistance au cubisme qui se forme autour d'eux. C'est à l'age de 24 ans qu'il expose au Salon des Indépendants. Coup de maître pour un coup d'essai, il remporte le prix Bernheim pour un Nu au chapeau haut de forme.

Dunoyer de Segonzac (debout) et Boussingault (assis)

Recommandé par Desvallières, proche de la Bande Noire (voir ci-après) , il enchaine en collaborant au Témoin d'Iribe et à la Shéhérazade de Cocteau et Bénouard. Il devient un des décorateurs du grand couturier Paul Poiret, aux cotés de Dufy et Fauconnet. Son association avec le mécène à pour point d'orgue une toile au format imposant, en forme de fresque, destinée à orner les nouveaux salons du couturier. En 1913, il présente Pesage au Salon d'Automne. Avec succès !


" Une récente rétrospective du Musée des Arts Décoratifs a révélé au grand public les dimensions de Boussingault, enlevé en plein talent par une mort prématurée. Qui l'aurait cru, en fait, aussi grand ? " (Bernard Dorival, Paris,1944)


La Bande Noire, est un groupe composé de cinq peintres se réclamant du réalisme de Courbet. Leur peinture fait appel à des couleurs sombres pour transcrire la réalité des difficultés de la vie et les sentiments lui étant associés. Comme George Desvallières, cité plus haut, André Dunoyer de Segonzac, Luc-Albert Moreau et Jean-Louis Boussingault en partagent les idées. Mais cette manière austère n'a pas encore séduit le grand public. Ces trois peintres exposent leurs toiles à la Galerie Barbazanges pour un maigre succès.

Puis, c'est la guerre. Boussingault y sera blessé en Belgique, puis rejoindra Dunoyer de Segonzac à la 3ème Armée. De cette guerre, il en ressortira transformé. Ajoutée à l'expérience d'un mariage désastreux, cette boucherie le verra revenir mysanthrope, vivant reclus, rompant totalement avec sa vie antérieure. Il n'en continue pas moins à travailler, peut-être même ne fait-il que cela d'intéressant à ses yeux.  Il réalise de nombreux dessins des boulevards parisiens, d'une grande qualité qui le situe au sommet du genre. Il illustre des livres (Amants, Heureux Amants de Valéry Larbaud et du Spleen de Paris de Baudelaire) avec talent. Il devient d'une exigence rare, souvent insatisfait il détruit un grand nombre de ses toiles. Celles-ci sont ordonnées, construites, les brins et les ocres dominent dans une atmosphère vaporeuse. Il travaille beaucoup aux cotés de Dunoyer de Segonzac et participe au groupe de la Galerie Marseille, peignant des scènes de vie ordinaires mais senties.

Au tournant des années trente sa peinture révèle chez lui un changement majeur qui semble sorti de son purgatoire intérieur. "Dans les années trente, sa peinture va s'épanouir, voluptueusement (...) A la saveur de la matière répond le chromatisme porté à l'incandescence de ses jaunes et de ses orangés. Désormais la lumière parait émaner d'une pâte d'autant plus épaisse que la gamme chromatique s'est ensoleillée. Le peintre du Pesage excelle à rendre, par une multitude de touches entrecroisées, la pulpe des fruits, la vibration des carnations, la bigarrure d'un corsage. Il est, avec Desnoyer, le diariste de la femme des années trente dont il stylise l'allure élégante, svelte et sportive. Son hymne à la bonne vie, confortable et de bon goût, trouve un prolongement dans l'alegresse de ses gouaches. Une Table servie peinte en 1941 évoque par sa composition certaines oeuvres des années quarante de Matisse" (Michel Charzat, La Jeune peinture française).



En 1937, il décore le foyer du Palais de Chaillot et le Musée de la Guerre


Jean-Louis BOUSSINGAULT Ballerine / Danseuse Huile sur Toile, 1941

Devenu, selon Segonzac, "presque heureux", Boussingault disparaît en mars 1943. Une grande rétrospective de son oeuvre est organisée par le musée des Art décoratifs de Paris au Palais du Louvre  (mars-avril 1944). La dimension de son oeuvre est ainsi exposée au public et à la critique, stupéfaits, qui l'avaient sous-estimé, voire négligé. Le grand critique Bernard Dorival, en guise de mea culpa écrira : " Une récente rétrospective du Musée des Arts Décoratifs a révélé au grand public les dimensions de Boussingault, enlevé en plein talent par une mort prématurée. Qui l'aurait cru, en fait, aussi grand ? "

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Bernard Dorival : Les étapes de la Peinture Française contemporaire (Tome Troisième) - Depuis le cubisme 1911-1944 - Gallimard, Paris, 1946


Dorival peu porté sur la flatterie compose ici un portrait artistique rempli d'admiration et de regrets. Pour qui connait ce critique, peu porté sur le compliment de complaisance, c'est d'une rareté notable. La rétrospective du Musée des Arts Décoratifs de mars-avril 1944 (du 10 mars au 23 avril 1944, NDLG*) offre un spectacle d'une diversité dans le talent et l'esprit, qui désole le critique écrivain quand elle suit une mort qui apparaît alors autant prématurée que révélatrice. L'engouement du public et de la critique pour cette exposition fut considérable. Malheureusement pour la postérité de l'artiste, elle précède de très peu des évènements de portée si considérable (la libération de Paris et de la France) qu'ils occulteront durablement cet évènement artistique.

"Une récente rétrospective du Musée des Arts Décoratifs a révélé au grand public les dimensions de Boussingault, enlevé en plein talent par une mort prématurée. Qui l'aurait cru, en fait, aussi grand ? Son caractère insociable, son dédain de la réclame, son éloignement des expositions, ses exigences intimes qui lui firent détruire tant de toiles, ne sont pas les seules causes de cette méconnaissance. L'habitude du langage qui voulait que l'on déclinât en quelque sorte les noms de Segonzac, de Luc-Albert Moreau et de Boussingault noyait en quelque sorte la figure de celui-ci dans l'ombre de celles de ses amis, celle en particulier de l'auteur des Canotiers sur le Morin (Segonzac NDLG*). Rien de plus injuste que cette confusion. Car si Boussingault partage les convictions néo-réalistes de ses camarades, tout, à l'intérieur d'une même esthétique, sépare son oeuvre des deux leurs : les thèmes, la technique et l'inspiration.

Ni martial comme Luc-Albert Moreau, ni paysan comme Segonzac, ce citadin, dont tant de lithographies célèbrent les Boulevards ou l'Avenue des Champs-Elysées et qui a laissé des gouaches si justement enlevées de Londres, n'a jamais peint de paysages : parfois un coin de nature et de nature très humanisée - de jardin, par exemple - apparaît au fond de ses toiles, mais c'est pour encadrer, et avec quelle discrétion ! les fleurs, les fruits, les gibiers, les poissons, qui en constituent le motif principal. Rien de vulgaire dans le choix de ce qui compose ses natures mortes : les raves et les choux, chers à Segonzac, n'arrêtent pas les regards de ce raffiné, qui, plus encore que sur les objets de luxe, aime à les attarder sur les femmes, Parisiennes élégantes dont il rend à merveille la distinction parfois frelatée et les grâces souvent douteuses. Ainsi vivait encore dans la peinture de Boussingault Le Boussingault d'il y a trente ans, l'ami de Poiret et de Paul Iribe, qui s'était plu, à la veille de l'autre guerre, dans ce demi-monde épanoui d'alors, pour y trouver ce je ne sais quoi d'artificiel et de faux, qui sonne plus vrai pourtant et plus authentiquement humain que bien d'autres spectacles, et dont l'illustration permet d'atteindre à un style trépidant d'une résonance profonde et rare.

Ce Boussingault nerveux et tendu sous des airs de dandy frivole s'aperçut vite, au lendemain de l'autre guerre, que les sujets, si propres soient-ils à porter vers le style, ne peuvent cependant en conférer un de parfait aloi : il ne naît que de la qualité intrinsèque de l'oeuvre. De là, la crise qu'il traversa alors, détruisant beaucoup de ses ouvrages, et n'épargnant que ceux où il jugeait avoir atteint l'objet de toutes ses recherches : la tenue - une tenue impeccable, hautaine, altière même. On ne s'étonnera donc pas qu'à cette époque sa palette n'ait porté que des couleurs sobres, un peu austères, ocres et bruns, que nacrent des gris blonds et que détendent quelques notes de rose et de bleu adoucis. La forme, très construite, affirme ses masses simples dans une atmosphère beaucoup moins enveloppante qu'elle ne le sera par la suite, et se laisse docilement introduire dans un jeu de rythmes évidents, insistants, très voulus. La ligne s'accuse avec ampleur, d'une souplesse qui n'exclut pas une belle sécheresse, riche en cadences simples, enveloppantes et saccadées tout ensemble, qui font penser à celles de la période ingresque de Renoir. La Violoniste pourrait bien marquer l'apogée de cette manière avec sa grâce si consciente et son style un peu crispé.

Mais déjà une langueur, une abondance, une volupté se dégagent de cette figure, qui annoncent que Boussingault s'engage dans d'autres chemins - voie royales qui le conduisirent à l'épanouissement de la cinquantaine : le démon de Midi fut son bon génie. Il reste, dans sa dernière manière, le dessinateur puissant et pur de l'époque précédente ; plus de rondeur dans le trait n'enlève rien au dessin de sa force, et, devant telles figures à la mine de plomb, l'on ne peut pas ne pas penser aux sanguines si pleines de Maillol. La lumière intervient aussi maintenant dans la création de la forme - lumière chaude et étouffée, ainsi que celle d'un après-midi d'août, et que l'on dirait volontiers sucrée et sirupeuse. Elle baigne les objets de sa fluidité épaisse, et loin de les désagréger, comme le faisait le jour acide et printanier des Impressionistes, en augmente la cohésion, la consistance, l'authenticité. En même temps, elle les modèle avec amour et sensualité, caressant surtout les carnations, qui palpitent sous cet éclairage, un peu comme celles des Femmes d'Alger (celles de Delacroix, pas de Picasso NDLG*) dans la pénombre du harem - et l'objet en reçoit toute sa rondeur et toute sa masse, revêtu de toute sa pulpe, que lui confère aussi cette lumière soyeuse. Exaltant et assourdissant tout ensemble les tons, elle modifia le chromatisme de Boussingault, qui se haussa et s'identifia. Les couleurs portées à leur saturation, ainsi que chez Gauguin dont l'influence est alors manifeste pour l'artiste, ont l'éclat opulentet sourd des fruits juteux à qui elles font penser. Des jaunes intenses voisinent avec des orangés d'une splendeur ensoleillée, à moins que le maître ne préfère marier des verts soutenus avec des roses fraise écrasée. A la saveur de ses tons contribue fort la qualité de sa pâte. Assez mince dans ses débuts, elle présente à la fin de sa vie une épaisseur et une densité qui évitent cependant cette lourdeur glaireuse dont Segonzac n'esquive pas toujours les dangers. Faite de mille touches fondues, la matière, très grasse, offre une surface grenue et lisse tout ensemble qui, elle aussi, évoque un beau fruit mûr.

Mais ces qualités proprement sensuelles ne nuisent en rien à celles, intellectuelles, dont avait témoigné la jeunesse de l'artiste. Mieux que par le passé, il possède l'art de la composition, et c'est merveille de voir comment il meuble les rectangles très oblongs qu'il affectionne alors pour ses natures mortes. On pense aux ordonnances, si magistrales dans leur simplicité, des dessus de portefaits par Chardin pour le château de Bellevue. C'est que les oeuvres de Boussingault offrent un caractère décoratif incontestable, où des cernes entourent les formes, de façon à créer les arabesques dont Gauguin avait tiré le parti ornemental que l'on connait. Bien que notre peintre n'ait exécuté que peu de décorations - celle qu'il fit pour la Palais de Chaillot est la plus célèbre - toutes ses toiles de chevalet accusent un caractère décoratif réconfortant : elles sont vraiment faites pour orner un mur.

Mais elles le sont aussi pour dispenser un peu de joie dans nos tristes intérieurs. Les dernières oeuvres de Boussingault sont un hymne au bonheur de vivre. Sans doute y reste-t-il sensible à cette aristocratie parfois un peu morbide que dégage le spectacle du monde élégant, et flaire-t-il dans la société contemporaine ce je ne sais quoi de frelaté que Manet avait humé dans celle du Second Empire, et Goya deviné autour des Majas et des Manolas du monde bourbonnien à la veille de son agonie. S'il donne, comme eux, du style à la vie moderne, c'est un style qui met en lumière sa lassitude décadente et son désenchantement. Sur la passion gourmande du maître pour les jolies femmes et les belles choses passe comme une ombre de tristesse, celle-là même de la jouissance blasée. Mais ce nuage, il faut le reconnaître, s'est fait de moins en moins opaque avec le temps. Le jeune homme Boussingault a pu être amer ; l'homme paraît au contraire tranquillement, joyeusement amoureux de la vie. Il ne dit plus que les fruits dorés des treilles, les crustacés encore humides de l'eau saine de l'océan, les gibiers, fééries de plumage, les fleurs surtout qu'il chérit d'autant plus qu'elles sont plus éclatantes, plus lourdes, plus pleines de vie, plus simples également, plus simplement nature. Si la production florale d'un Redon se place sous le signe de l'orchidée, celle d'un Manet sous celui de la pivoine, et celle d'un Van Gogh sous celui d'un tournesol, je mettrais volontiers un bouquet de zinias à la devanture de Boussingault fleuriste. Et ses femmes aussi deviennent des zinias, drus comme eux, épanouies comme eux, comme eux hautes de couleur et un peu pauvres de parfum - femmes étrangement modernes, dont il a su créer un type, et qui resteront peut-être pour la postérité l'image de la femme de 1930, comme celles de Renoir le sont pour nous de leurs grands-mères. Femmes en fleurs et fleurs épanouies définissent ainsi la dernière manière de Boussingault et donnent en quelque sorte le ton de cette oeuvre ivre d'alégresse. Est-ce pour être parvenu à la plénitude de son art, à force de tensions, d'efforts, d'exigences intimes, que Boussingault put connaître cette jeunesse à cinquante ans, et malgré les déboires de sa vie intime ? Il est permis de le penser. La leçon dans ce cas a une portée considérable, qui dépasse peut-être celle de la peinture de son ami Moreau."

* NDLG : Note De La Galerie


Bibliographie
Michel Charzat, "La Jeune Peinture Française, 1910-1940", paru aux Editions Hazan en 2010
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Bernard Dorival : Les étapes de la Peinture Française contemporaire - 3 tomes - Gallimard, Paris, 1946