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Aquarelle et gouache sur papier - Ref 02108
par Charles DUFRESNE (1876-1938)
France, ca.1920

RÊVERIE ORIENTALE

avec cadre : 69x59.2 cm
oeuvre vue : 51.5x42.3 cm

Signée en bas à droite "dufresne" (voir photo) 
Cadre doré à la feuille d'or

En 1910, Charles Dufresne concourt avec un pastel au Prix Abd-el-Tif, qu´il remporte. Il réside alors durant deux années à la villa Abd-el-Tif à Alger. Libéré de toutes contraintes matérielles, il découvre la lumière et les couleurs d’Afrique du Nord ainsi qu’une approche moderne de la pratique artistique. Il passe alors du pastel à l’aquarelle pour traduire son émerveillement face à ce rêve oriental, puis à la peinture à l'huile. Décisives, ces deux années marqueront son parcours de façon indélébile. Après la guerre, vers 1920, dans son atelier de l'île Saint-Louis, il peint dans des couleurs luxuriantes des scènes orientales issues de son imagination et de ses souvenirs.

Charles Dufresne est un très grand coloriste doublé d'un maître dans l'art de composer un tableau. Il nous propose ici un lieu de détente, idyllique de simplicité, qu'il veut débarrassé de tout signe négatif ou angoissant. Il occupe toute la surface du support, en y indiquant sommairement les éléments d'un décor champêtre dans lequel il accumule les êtres vivants de manière harmonieuse et étudiée. L'absence de profondeur réelle, s'appuyant sur deux plans superposés presque confondus, donne une valeur similaire à chacun des personnages, humain ou animal. Toutefois la ligne partant du quart bas du coté gauche pour aboutir au quart haut du coté droit, sépare les humains, qui se situent dans la partie haute délimitée par cette presque diagonale, des animaux de la partie basse, pour donner une structuration solide et signifiante à cette composition, suggérant une conscience responsable, une protection et une empathie affectueuses. L'espace réduit à deux plans évoque le bas-relief, les formes s'aplatissent, le modelé est discret ; il y a du Gauguin dans Dufresne. Seuls les moutons du premier plan se superposent représentant un seul et même sujet sans conscience propre. Par contre, les deux jeunes femmes pensantes, conscientes et protectrices se détachent de leur environnement par le contraste des couleurs, le mouton du haut bénéficiant de quelques cernes discrets pour faire le joint entre le premier plan et celui du fond. 

Cette oeuvre nous renvoie à un des chefs-d'oeuvres de Charles Dufresne, Les Ondines de la Marne (1921). Le contenu poétique peut bien s'éloigner de celui des Ondines, et Dufresne s'élever de la nouvelle satirique au lyrisme et à la fantaisie, d'étroits rapports de formes n'en subsistent pas moins entre ces deux tableaux. La position de la bergère, odalisque champêtre, est la même, mais vue de face, que celle de la femme nue allongée au premier plan des Ondines, oeuvre qui fit tant scandale à sa présentation, avec Le Portrait d'Anatole France de Van Dongen, au Salon de la Nationale des Beaux-Arts au Grand Palais (Paris) en 1921. On remarque que la porteuse d'eau présente ici prend la place de la baigneuse. On y retrouve l'arbre coiffant les personnages.  De plus, Dufresne a recours aux mêmes procédés pour intégrer la forme à son support : la superposition des plans et l'égalité d'un éclairage, qui n'est pas de la lumière.

Mais, en dépit de ces ressemblances, cette Rêverie orientale diffère des Ondines de la Marne, par la répartition des pleins et des vides plus équilibrée et d'un ordonnancement tranquille, mais d'abord par son chromatisme. Les bruns et les verts sont plus doux, plus veloutés, plus aimables, l'utilisation de l'aquarelle et de la gouache aide-t-elle sans doute à cela, mais il en ressort un sentiment de bonheur, de quiétude et de paix.

Comme dans les Ondines, Charles Dufresne bourre le tableau pour ce qui pourrait s'assimiler à une peinture murale. L'espace ainsi totalement occupé, sans ciel, intime comme le serait un intérieur, les formes simplifiées et arrondies, portent au plus haut les sentiments de quiétude et de sécurité. D'irréel. Cette aquarelle gouachée est une des plus réussies par Charles Dufresne que nous ayons vues. L'expression parfaite de la poésie sophistiquée de ce grand peintre.

Dans la somme en trois tomes qu'il consacra à la peinture française pour la période allant de l'Impressionnisme jusqu'au terme de la Seconde Guerre mondiale ( Les étapes de la peinture française contemporaine, Gallimard, 1946, pages 120 à 138, tome 3), Bernard Dorival consacre un chapitre très important à Charles Dufresne, dans lequel il écrit :

..." C'est surtout l'Afrique du Nord qui lui fournit ses thèmes. Il y avait vécu de 1910 à 1912 comme pensionnaire de la Villa Abd-el-Tif près d'Alger, et c'était là qu'il s'était trouvé soudain. L'Afrique l'avait révélé à lui-même, et, dès 1912, Dufresne était devenu Dufresne. 
Action capitale, mais curieuse, et dont il importe de préciser les modalités. Bien que le peintre ait exposé dès 1914 un Spahi qui fit sensation, ce n'est pas l'Orientaliste que le Moghreb accoucha en lui. Soit que l'influence de la guerre eût contrarié celle de l'Algérie, soit qu'une lente maturation fût la loi de Dufresne, le peintre, lorsqu'il se découvrit, semblait avoir oublié l'Afrique, que rien ne rappelait dans ses premiers chefs-d'oeuvre, ceux de sa manière cubiste. Ce ne fut que longtemps après son départ d'Alger, en 1920, que l'artiste demanda à l'Afrique du Nord les sujets de ses tableaux. Mais peut-on dire qu'il lui demanda des sujets ? Il serait plus juste d'écrire : des prétextes. Voici si longtemps qu'il a quitté cette terre qu'il a assez assimilé ses souvenirs pour qu'ils fassent partie intégrante de lui-même, et qu'en peignant leur image colorée, il créé une oeuvre poétique et point du tout descriptive. Dufresne s'oppose aux Orientalistes orthodoxes, à Dinet par exemple. Ce ne sont point des spectacles véridiques qu'il peint, de ces scènes qui retiennent les peintres par un pittoresque de mauvais aloi. La vie du Moghreb transfigurée par le souvenir n'est que le tremplin de son rêve, et il n'y a pas de différence essentielle entre ses scènes imaginaires illustrant la fable ou l'histoire et celles qui s'inspirent de la vie africaine.
(...) Si ces dessins destinés à l'élaboration de ses compositions copient la réalité avec une objectivité impassible, son imagination reprend ses droits, quand il aborde l'oeuvre élaborée (...) La Villa Abd-el-Tif a mis en branle son imagination, qui, après un départ ralenti par les circonstances, les événements politiques, le milieu artistique, démarra à toute allure, après 1921, pour un voyage-fusée, que la mort seule interrompra. Après - et au-dessous de Delacroix - Dufresne est le visionnaire de l'Afrique du Nord, le lyrique chez qui elle déclencha le rêve. "


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